Conquête spatiale : une nouvelle ère s’écrit aussi en Europe
Par Aurore TINANT, Consultante

A l’occasion de la Journée Internationale de la Lune, célébrée chaque 20 juillet en mémoire du premier pas de l’Homme sur son satellite naturel, dressons un état des lieux d’un secteur spatial en profonde mutation. Entre nouveaux entrants privés, ambitions de souveraineté européenne et appels à projets toujours plus nombreux, la conquête spatiale n’a jamais été aussi dynamique.

Un secteur en forte croissance

Le secteur du spatial vit une transformation structurelle depuis une dizaine d’années. Longtemps réservé aux agences gouvernementales et à quelques grands industriels, il s’ouvre désormais à une multitude d’acteurs privés. Cette ouverture est portée par la baisse des coûts d’accès à l’espace et l’essor du « New Space ». L’ampleur de cette économie varie selon les cabinets d’analyse, mais toutes les estimations convergent vers un ordre de grandeur similaire : entre 400 et 600 milliards de dollars de chiffre d’affaires mondial en 2024. Les perspectives de croissance annuelle comprises entre 5 et 7% sur la prochaine décennie, portent certaines projections au-delà des 900 milliards d’euros à l’horizon 2033.

Cette croissance repose en grande partie sur l’infrastructure satellitaire, désormais omniprésente dans nos usages quotidiens. Si l’on isole ce seul segment, il pèse déjà près de 300 milliards de dollars. Un montant qui vient majoritairement non pas des lancements eux-mêmes, mais de tout l’écosystème au sol qui les rend exploitables : terminaux, équipements de réception, logiciels d’exploitation. Le rythme de déploiement en orbite donne la mesure de cette accélération. En effet, le nombre de satellites actifs a été multiplié par près de sept en l’espace de sept ans, porté notamment par la multiplication des constellations de connectivité.

Dans ce contexte, les enjeux dépassent largement la dimension économique. La question de la souveraineté technologique est devenue centrale, en particulier en Europe, où la dépendance vis-à-vis de fournisseurs non européens pour certains composants critiques (lanceurs, composants électroniques, capteurs) est identifiée comme une vulnérabilité stratégique. Le lancement inaugural d’Ariane 6 en juillet 2024, développé par ArianeGroup pour le compte de l’ESA, a toutefois marqué une étape décisive pour l’Europe. Celle du retour à une pleine capacité de lancement autonome, saluée par les pouvoirs publics français comme un jalon stratégique majeur.

Cette autonomie retrouvée continue de se consolider, l’Europe poursuivant les efforts nécessaires pour réduire, à terme, sa dépendance résiduelle vis-à-vis d’opérateurs non européens. Les budgets publics de défense et de sécurité constituent d’ailleurs un moteur de poids pour l’ensemble de la filière, et un relais de croissance sur lequel l’Europe peut s’appuyer. Rien qu’en 2023, les dépenses gouvernementales mondiales dédiées aux communications, à la surveillance et à la navigation par satellite dépassaient les 50 milliards de dollars. Un montant appelé à croître à mesure que les Etats, dont la France, renforcent leurs investissements dans ce domaine stratégique.

Les grands axes d’innovation qui redessinent le secteur

Plusieurs axes structurent aujourd’hui l’innovation spatiale et définissent les contours du secteur de demain.

La réutilisabilité des lanceurs

La réutilisabilité des lanceurs demeure l’axe le plus disruptif. L’Europe, qui a pris du retard sur ce terrain face aux Etats-Unis, explore plusieurs voies pour le combler sans attendre la conception d’un tout nouveau lanceur. Des démonstrateurs comme Callisto et Themis d’un côté, mais aussi une approche plus incrémentale portée par ArianeGroup elle-même. Celle-ci a proposé d’adapter Ariane 6 en remplaçant ses boosters latéraux à poudre par des propulseurs à ergols liquides potentiellement récupérables, dérivés des travaux de sa filiale MaiaSpace sur un lanceur léger partiellement réutilisable. Cet axe conditionne directement la baisse des coûts d’accès à l’espace, moteur de tous les autres développements.

L’autonomie stratégique et la réduction de la dépendance technologique

L’autonomie stratégique et la réduction de la dépendance technologique constituent un deuxième axe majeur, particulièrement porté par la Commission européenne. Les appels à projets 2026 en attestent largement, avec des thématiques dédiées aux composants électroniques critiques. Elles concernent notamment les puces durcies aux radiations, les circuits fonctionnant en bande millimétrique, et les interfaces de ravitaillement en orbite. Ces technologies visent à sécuriser les chaînes d’approvisionnement européennes face à la concurrence américaine et asiatique. Cette logique se retrouve aussi côté équipementiers. Safran a par exemple inauguré début 2026 à Vernon une nouvelle ligne d’assemblage de moteurs plasmiques pour satellites. L’objectif est de faire passer sa production annuelle d’une quinzaine d’unités en 2024 à environ 200 à terme, pour accompagner la montée en puissance du New Space européen.

La valorisation des données spatiales

La valorisation des données spatiales, ou « Space Data Economy », représente un troisième axe en plein essor. Il s’agit de transformer les flux issus des programmes européens Galileo, EGNOS et Copernicus en services opérationnels à forte valeur ajoutée pour des secteurs aussi variés que la gestion de crise, l’agriculture, la mobilité ou la sécurité.

Les services en orbite

Les services en orbite (ravitaillement, maintenance, retour de cargo) constituent un quatrième axe. Porté notamment par le besoin de logistique autour des futures stations spatiales commerciales appelées à remplacer l’ISS après son retrait de service prévu en fin de décennie.

Le tourisme spatial et la commercialisation des vols habités

Enfin, le tourisme spatial et la commercialisation des vols habités ouvrent une nouvelle frontière économique. L’Europe cherche à s’y positionner non pas en copiant le modèle américain, mais en misant sur ses points forts traditionnels : ingénierie de précision, exigences de durabilité et cadre réglementaire. L’Agence spatiale européenne accompagnant activement cette commercialisation des services depuis le continent.

Des appels à projets nombreux et des financements en hausse

L’année 2026 marque une séquence particulièrement active pour le financement public de l’innovation spatiale en Europe. Elle s’inscrit dans le cadre de la dernière programmation pluriannuelle d’Horizon Europe avant le prochain cadre financier 2028-2034.

La Commission européenne a ouvert, via l’agence HaDEA, un appel « EU Space Research » dans le cadre du Cluster 4 Digital, Industry and Space. Celui-ci est doté de près de 91 millions d’euros et clôturé au 3 septembre 2026. Il couvre un spectre large de thématiques, de l’accès à l’espace aux applications satellitaires, en passant par les sciences spatiales et les technologies critiques (l’un des objectifs affichés étant de renforcer la capacité européenne à lancer des missions de façon indépendante).

Un second volet, cette fois porté par l’agence EUSPA, mobilise 15 millions d’euros à travers deux appels centrés sur l’accélération commerciale des applications spatiales européennes. L’ambition est de faire passer des solutions déjà matures techniquement (TRL 7 à 9) au stade de la démonstration opérationnelle et du déploiement sur le marché, en s’appuyant sur les données Galileo, EGNOS et Copernicus.

Un troisième axe d’appels touche directement à la souveraineté technologique, à travers un ensemble de sujets consacrés aux composants électroniques critiques. Il porte notamment sur les puces FPGA durcies aux radiations en technologie 7 nanomètres, les circuits en bande millimétrique, ou encore les interfaces de ravitaillement en orbite. Autant de briques technologiques jugées stratégiques pour réduire la dépendance de l’Europe vis-à-vis de fournisseurs extra-européens.

Du côté des projets déjà soutenus, l’année écoulée a vu se multiplier les contrats structurants entre l’ESA et de nouveaux entrants privés européens, notamment autour du retour de cargo depuis l’orbite basse. Un signal fort de la volonté européenne de développer une capacité autonome de desserte des futures stations spatiales commerciales. Mais également, de renforcer l’indépendance européenne pour les services logistiques en orbite basse.

Deux voies françaises vers le micro-lanceur réutilisable

La France illustre aujourd’hui une diversité d’approches face à une même rupture technologique : l’accès low-cost et réutilisable à l’espace pour les petits satellites. Cette dynamique se traduit par deux trajectoires distinctes, mais tout aussi révélatrices : celle de Latitude, start-up indépendante, et celle de MaiaSpace, filiale à 100 % d’ArianeGroup.

Latitude

Basée à Reims, Latitude (ex-Venture Orbital Systems) conçoit et fabrique intégralement son lanceur Zéphyr, une fusée de 19 mètres capable d’emporter jusqu’à 200 kg en orbite basse, y compris sa turbomachine, développée en interne. Fondée en 2019 en dehors de tout giron industriel, l’entreprise a construit sa crédibilité pas à pas. Une première levée de 10 millions d’euros en 2022, puis 27 millions supplémentaires début 2024, complétés par un financement européen EIC Accelerator. Le soutien institutionnel a suivi, avec une sélection au titre de l’appel à projets « mini et micro lanceurs » de France 2030, qui a fait du CNES un client direct de ses services de lancement. Après plusieurs essais moteur concluants à son centre de Vatry (dont un test de combustion à haute pression en avril 2025, puis un nouvel essai d’allumage en février 2026), Latitude vise un premier vol de Zéphyr en 2027 depuis le Centre Spatial Guyanais.

MaiaSpace

MaiaSpace emprunte un chemin différent. Plutôt qu’une création ex nihilo, c’est ArianeGroup elle-même qui a choisi, en 2022, d’essaimer en interne une structure agile pour porter son ambition de réutilisabilité. Basée à Vernon avec plus de 200 collaborateurs, l’entreprise développe Maia, un lanceur capable de transporter jusqu’à 4 tonnes selon l’orbite et la configuration (consommable ou réutilisable).  Celui-ci est propulsé par Prometheus, le moteur oxygène/biométhane développé par ArianeGroup pour l’ESA. Le vol inaugural, suborbital, est prévu fin 2026, avec un objectif assumé par son PDG Yohann Leroy : diviser par trois le coût d’un lanceur classique. Sur le plan commercial, MaiaSpace a signé en mars 2025 son premier contrat avec Exotrail, autre start-up française spécialisée dans la logistique spatiale, pour le lancement à partir de 2027 de son véhicule de transfert orbital Spacevan.

Ces deux trajectoires, bien que concurrentes sur le papier, racontent en réalité la même histoire : celle d’un écosystème français qui explore simultanément plusieurs voies pour combler son retard sur la réutilisabilité. Il mise à la fois sur l’agilité d’acteurs indépendants et sur la capacité des grands groupes industriels à essaimer des structures capables de prendre des risques. Une diversité d’approches qui, dans un secteur encore largement dominé par un seul acteur américain, constitue en soi un atout stratégique pour l’Europe.

Références bibliographiques

Aurore TINANT - Experte ABGi

Article rédigé par notre experte

Aurore TINANT, Consultante

 

Titulaire d’un doctorat en Astrophysique – spécialisé en traitement et analyse d’images (Aix-Marseille Université / CPPM / LAM). Elle accompagne ses clients dans le secteur du financement fiscal de la recherche depuis plus de 7 ans. Ses secteurs de prédilection sont l’Informatique, l’Intelligence artificielle, le Traitement d’images, et la Physique / Sciences de l’espace.

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