Appel à manifestation d’intérêt « Offre innovante en santé délocalisée et télémédecine » pour expérimenter des solutions innovantes dans les déserts médicaux
Les neurosciences et leurs avancées contre la douleur chronique
Par Alix SAUDE, Consultant en financement de l’innovation
La douleur chronique représente un enjeu majeur pour la santé publique. Le ministère de la Santé la définit comme une douleur qui persiste (ou revient) au-delà de trois mois. Elle limite les capacités fonctionnelles et dégrade les relations sociales. Elle concerne notamment les lombalgies, les migraines, les douleurs neuropathiques, l’arthrose et les douleurs musculosquelettiques.
Une vaste étude française menée auprès de 30 155 personnes estime que la douleur chronique touche environ 30 % des adultes. Les douleurs neuropathiques concernent près de 7 % de la population et les migraines touchent près de 11 millions de personnes en France. Ces données varient selon les définitions retenues, mais elles montrent toutes l’ampleur du besoin médical.
De plus, la douleur chronique ne résulte pas seulement d’une lésion. Elle implique en effet le système nerveux périphérique, la moelle épinière et le cerveau. Elle modifie aussi l’attention, la mémoire, le sommeil, l’humeur et la motivation. La neuropsychologie joue donc un rôle central dans l’évaluation du patient.
Les patients décrivent souvent des difficultés de concentration, une fatigue cognitive et des troubles de la mémoire. Les études relient ces symptômes à l’intensité de la douleur, à l’anxiété, à la dépression, au manque de sommeil et à certains traitements. Les performances cognitives varient aussi selon le contexte et les ressources attentionnelles disponibles (Flor et al., 2021; Henry, 2018; Higgins et al., 2017).
La France dispose d’un écosystème scientifique solide sur le sujet. Le réseau français de recherche sur la douleur rassemble une trentaine d’équipes. L’INSERM travaille notamment sur le sujet à l’aide des neurosciences, des sciences cognitives, la neurologie, la psychiatrie et les technologies pour la santé.
| Indicateur | Donnée |
| Adultes concernés par une douleur chronique | Environ 30% |
| Population concernée par une douleur neuropathique | Près de 7% |
| Adultes concernés par la migraine | Environ 11 millions |
| Équipes actives dans la recherche sur la douleur | Une trentaine |
Ces chiffres soulignent une difficulté persistante. La France produit une recherche de haut niveau, mais les financements publics dédiés à la douleur restent limités au regard du poids sanitaire et économique du problème. La structuration des équipes, le partage des données et l’interdisciplinarité doivent ainsi encore progresser (Eschalier, 2018).
Ces dernières années, les neurosciences ont profondément renouvelé leur compréhension de la douleur. La notion de « matrice de la douleur », qui supposait l’existence d’un ensemble relativement fixe de régions cérébrales spécifiquement dédiées au traitement de la douleur, est aujourd’hui considérée comme trop réductrice. Les travaux récents montrent en effet que l’expérience douloureuse ne résulte pas de l’activité d’un centre unique, mais de l’interaction dynamique de multiples réseaux cérébraux impliqués dans la perception sensorielle, l’attention, les émotions, la mémoire ou encore la prise de décision. Cette évolution a conduit les chercheurs à ne plus considérer la douleur comme une simple réponse à un stimulus nocif, mais comme une expérience complexe dont l’intensité et les conséquences dépendent également de facteurs cognitifs et émotionnels.
Dans ce contexte, les méthodes d’imagerie cérébrale, telles que l’IRM fonctionnelle (IRMf), l’électroencéphalographie (EEG) ou la magnétoencéphalographie (MEG), permettent d’explorer l’organisation et le fonctionnement de ces réseaux. Elles offrent la possibilité d’identifier les régions cérébrales mobilisées lors de l’expérience douloureuse et d’étudier les interactions qui s’établissent entre elles. Une étude française publiée en 2020 a ainsi mis en évidence quatre grands modules cérébraux impliqués dans le traitement de la douleur : le réseau sensorimoteur, le réseau médian fronto-pariétal, le réseau exécutif et le réseau limbique (Fauchon et al., 2020). Les résultats suggèrent également que l’insula antérieure joue un rôle central en assurant la coordination entre ces différents systèmes.
Cette approche contribue ainsi à une meilleure compréhension des mécanismes de chronicisation de la douleur. Elle permet notamment d’identifier des signatures cérébrales associées au risque de développer une douleur persistante après une intervention chirurgicale, un traumatisme ou une lésion nerveuse, ouvrant ainsi la voie à une prise en charge plus précoce et mieux adaptée des patients.
La recherche cherche désormais à dépasser la seule déclaration du patient. L’autoévaluation reste indispensable et constitue encore la référence clinique. Cependant, les chercheurs combinent plusieurs sources de données :
Ces avancées restent toutefois en phase de validation. Les biomarqueurs de la douleur ne possèdent pas encore une précision suffisante pour remplacer l’examen clinique. Les travaux récents recommandent des signatures multi-dimensionnelles. Elles doivent notamment associer les données cérébrales, biologiques, cognitives et psychosociales (Mackey et al., 2025).
La neuropsychologie quant à elle, ouvre une autre voie pour innover contre la douleur chronique. L’attention, les attentes, les émotions et les stratégies d’adaptation influencent la manière dont une personne ressent la douleur et ses effets sur la vie quotidienne. La douleur persistante peut aussi fragiliser l’attention, la mémoire et certaines fonctions exécutives. Une évaluation neuropsychologique aide à préciser ces difficultés et à suivre leur évolution, sans réduire la douleur à une cause psychologique. En croisant ces résultats avec les données sensorielles, cérébrales et cliniques, les équipes peuvent mieux décrire les profils des patients et adapter leur accompagnement. Elles peuvent aussi évaluer les progrès au-delà de l’intensité douloureuse, en tenant compte du fonctionnement cognitif, de l’autonomie et de la qualité de vie. Cette approche biopsychosociale renforce la personnalisation des soins et complète l’exploration des mécanismes biologiques, notamment à travers des thérapies innovantes.
La neuromodulation constitue un autre axe fort de la Recherche et de l’Innovation en France. Elle comprend la stimulation magnétique transcrânienne, la stimulation électrique transcrânienne, la stimulation médullaire et la stimulation de certains nerfs périphériques.
La stimulation magnétique répétitive du cortex moteur peut réduire certaines douleurs neuropathiques. Elle ne fonctionne cependant pas de manière identique chez tous les patients. Les recherches actuelles cherchent donc à personnaliser la cible, la fréquence, l’intensité et le nombre de séances.
Les équipes étudient aussi le rôle du cortex préfrontal, de l’insula et du cortex cingulaire antérieur. Ces régions pourraient mieux répondre aux dimensions émotionnelles, attentionnelles et anxieuses de la douleur. La neuropsychologie peut alors aider à sélectionner les patients et à suivre les effets du traitement.
Les stratégies de personnalisation restent prometteuses, mais leur niveau de preuve varie. Les marqueurs EEG, les profils sensoriels et les caractéristiques génétiques demandent encore de grandes études multicentriques (Andrade & Garcia-Larrea, 2023).
La douleur neuropathique résulte souvent d’une interaction entre les neurones et le système immunitaire. Les chercheurs français étudient les cytokines, les cellules gliales, la moelle osseuse et les mécanismes inflammatoires.
Le projet franco-brésilien IMMUNOPAIN illustre cette orientation. Il étudie le rôle de la molécule FLT3L dans la douleur neuropathique périphérique. Pour cela, le consortium réunit l’Institut des neurosciences de Montpellier et une équipe de l’Université de São Paulo. Le projet vise à comprendre pourquoi une douleur persiste longtemps après une lésion nerveuse et pourrait conduire à de nouvelles cibles thérapeutiques.
L’innovation ne concerne pas seulement les technologies ; elle concerne aussi la manière de produire les connaissances.
Le projet DOLORA associe des neuroscientifiques, des épidémiologistes, des sociologues et des associations de patientes. Il travaille sur les douleurs chroniques féminines. Le collectif cherche à construire un outil multidimensionnel d’évaluation et d’accompagnement avec les femmes concernées.
Cette démarche répond à un problème scientifique et social. En effet, les femmes rapportent plus souvent des douleurs chroniques, mais les études et les parcours de soins ne prennent pas toujours en compte les différences biologiques, hormonales et sociales. DOLORA propose donc une innovation méthodologique fondée sur la co-construction.
En plus de la recherche publique sur le sujet, les entreprises françaises innovent également :
| Dispositif | Date limite | Domaines |
| AAPG 2027 de l’ANR | 13 octobre 2026 à 17 h | Recherche fondamentale, clinique et interdisciplinaire |
| PEPR PROPSY 2026 | 10 novembre 2026 à 11 h | Biomarqueurs, neuropsychologie, IA et psychiatrie de précision |
| Horizon Europe 2027 | 2027 | Multi-domaine |
L’AAPG 2027 couvre les projets sur la douleur, qui peuvent s’inscrire dans les axes de neurosciences moléculaires, de neurosciences intégratives, de sciences cognitives ou de recherche clinique. La première étape se clôt le 13 octobre 2026.
Le PEPR PROPSY cible la psychiatrie de précision. Il finance notamment l’identification et la validation de biomarqueurs multimodaux ainsi que les essais cliniques sur des sous-groupes de patients. L’appel ne cible pas directement la douleur, mais il concerne la neuropsychologie, les comorbidités anxieuses et dépressives et les outils de médecine personnalisée.
Horizon Europe 2027 propose plusieurs appels assez larges dans le domaine de la santé pouvant entrer dans le cadre de la recherche sur la douleur :
Le projet DECODE-PAIN, soutenu par l’ANR à hauteur de 642 842 euros, a commencé en janvier 2026 pour une durée de 48 mois. Il étudie les ensembles de neurones du cortex cingulaire antérieur impliqués dans la chronicisation de la douleur et dans les troubles anxiodépressifs. Les chercheurs combinent marquage génétique, imagerie calcique, électrophysiologie, transcriptomique et optogénétique.
References
Article rédigé par notre expert
Alix Saude, Consultant en financement de l’innovation
Titulaire d’un Master de Sciences Cognitives spécialisé en Neuropsychologie et Neurosciences Cliniques. Il accompagne ses clients dans le financement fiscal de la recherche. Ses domaines de prédilection sont la santé mentale, la recherche clinique, et plus généralement les Sciences Humaines et Sociales.
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